mardi 29 avril 2014

Ne / pas / .


Écrire. Ne pas écrire. Ne plus écrire.
Écrire. Ne pas écrire.
Chercher. Ne pas trouver. Ne plus rechercher.

Battre. Battre. En retraite. Non, du poul.
Poignet. Jugulaire. Fémorale.

Chercher à s'asseoir dans mes os. Derrière les globes oculaires. Tourner en rond dans la tête en effleurant d'une méticuleuse douceur du bout des doigts, bras tendus (compas), la boîte crânienne. Pensées concaves, envies convexes.
Hier écrire à toute allure - allure de scoliose, de nécrose - une grande liste de mon corps qui est insupportable, son ankylose sociale, son asthme politique. Zé[ro é]rotique. La liste ne s'arrêtait plus, j'ai compris qu'il valait mieux arrêter d'écrire Docteur.

Chambre dans le 18e. Docteur au téléphone, disant que lorsqu'ils-elles vont m'appeler il faudra que je vienne tout de suite me faire hospitaliser, comme ça, je suis à elleux biopolitiquement. Je lui dis lentement que non, elle me dit irritée qu'il va falloir être conciliant, j'ai 5 ans dans son ton de voix.
Je laisse le silence passer.
Je le regarde presque le silence, il est tout ce qui m'éloigne de tout. J'observe les distances silencieuses, entre les neurones et les muscles, entre mes sourires et ce que je ne dis plus à mon entourage, le langage qui ne dit plus rien, désarrimage.
Docteur au téléphone demande si j'ai autre chose à dire. Lui demanderais bien pourquoi cette salive que n'arrive plus à avaler ces derniers temps, cette infâme épaisse salive qui me fait déglutir des efforts inutiles et lécher des étouffements plus fréquents. C'est dans le silence que je ne lui demande pas ; écrire / ne pas écrire. Suis à Paris, je retrouve Izlé dans 3 heures, juste envie de cela, conjuguer nos silences en regards.

Nantes 29_04. Mal en dessous de la trachée, je ne veux plus parler, égosiller de l'existence. La bifurcation trachéale enlace les artères pulmonaires et cardiaques, ça s'embrasse.
Mme S. me dit aujourd'hui que je suis aussi âgé qu'elle, qu'elle le sent. Je me tais ce jour, sourire est grimacé, je la regarde de ses nombreux va-et-vient lorsqu'elle s'éloigne de moi (elle me ramène une brosse à dents, me demande si en mettant de l'encre dans l'épaisseur du manche ça pourrait faire un stylo), ce n'est plus elle que je regarde. J'en crève, avant elle.


jeudi 17 avril 2014

Wackyng up.


Des cigarettes au whisky. Des meurtres de jeunes marié-e-s. Des Tampax à ménorrhée lacrymale. Des farandoles de peurs. Des minutes d'estomac creux dans des heures de thorax plat. Des lobotomies en soldes. Des érections apathiques. Des sutures de zygomatiques. Des résiliations d'érotisme. Des cercles victorieux - ou prisonniers ? - d'être vicieux. Des soirées sans bougies. Des trous noirs dans des grands blancs. Des permanences d'abonné-e-s absent-e-s. Des impuissances ardentes. Du soleil à vitamine Défaitiste. Des mains vides.

Des solitudes en salle d'attente secrète. Des convictions désespérées de Coué. Des bordels d'envies approfondies. Des justesses maladroites. Des encombrements de souvenirs (quelques calcinations effectuées). Des bilans de vieillard. Des gosses pour les autres. Des étés encore seul.




 Stars of the Lid
"The Lonely People (Are Getting Lonelier)"




À vrai dire il faut juste se décaler au balcon de quelques pas à droite pour trouver de l'horizon.
Moi je reste toujours sur la gauche, je ne sais pas si c'est pour t'inviter vers la droite ou c'est pour que tu m'y emmènes vers la droite-horizon. Les deux. Les deux lorsque nous sommes deux. Et de trois avec l'horizon, un trois innombrable, juste à compter vivre.

jeudi 3 avril 2014

Cyranoïde.


Elle me dit qu'elle aime mon nez. Quelque chose comme cela.
Je lui réponds que mon nez n'est pas beau. Quelque chose comme cela.
J'ai probablement toujours essayé d'apprécier mon nez, de ne pas le délaisser, sauf qu'il est évident que je ne l'aime pas, il n'est pas beau.
Elle réitère qu'elle le trouve beau. La forme du sillon de l'aile du nez.
Je ne le trouve pas beau, ni lui ni son sillon. Et c'est embêtant car ayant toujours un peu essayé de l'aimer je me suis entraîné à le trouver beau, et que si elle l'aime je pourrais presque penser qu'il est beau. Se ressaisir, il n'est pas question que j'aime ce nez.

Je pourrais avouer que j'aime qu'elle l'aime ce nez, mais ce serait tendancieux ; il n'est pas à aimer, il n'est pas beau. J'essaie de le lui expliquer, il est grossièrement disproportionné, imposant quelque chose de dysharmonieux au milieu du visage.
Rien n'y fait, elle dit qu'il est beau ainsi. J'en suis presque perplexe à la savoir elle si belle et pourtant aimer un nez aisément laid. J'en évite de bien entendu la facilité de lui dire que je la trouve belle en de nombreux sillons.



**


J'écris à une collègue de Bruxelles que j'ai l'impression de ne plus avoir d'économie de lutte en moi. Ne sachant plus comment gérer la dépense d'énergies (combo illégitimité / humiliation / écoeurement / redondance) face aux discriminations que je me prends depuis trois décennies dans la gueule et qui n'est qu'un rebond de toutes les autres discriminations observables autour de moi, sur d'autres gueules. Comme un tournoi de squash avec une flashball rebondissante à l'intérieur de la forteresse de Roberto Esposito.

Les anecdotes sont à vrai dire inutiles, le cahier de doléances s'avère une tapisserie de vie/s qui n'empêche en rien de se fracasser le crâne contre les murs lorsque la pensée ne parvient plus à peindre un horizon (ne serait-ce qu'une sensation d'horizon), que l'horizon du jour qui commence bourdonne « tu vas fort probablement t'en prendre encore dans la gueule aujourd'hui ». Le pire étant peut-être d'entendre au-delà de ses murs le tambourinement des crânes des autres contre leurs murs, de s'entendre si nombreux-ses mais pourtant... Pourtant ne plus trouver quel rythme battant en faire collectivement, juste de vouloir enfermer ce bruit, s'enfermer dans l'insonorité, arracher la tapisserie et faire des morceaux de papier déchirés un nid parterre dans l'angle des murs, se posturer allongé foetal et ne plus réfléchir, ne plus éprouver.
Je sais que beaucoup d'handi-e-s font cela, « ne pas » pour « ne plus ». Limiter l'horizon pour préserver la paroi crânienne, éviter les parties de squash pour ne pas se faire perforer par une balle plus vicieuse que joueuse. Ces camarades qui me manquent, autant que je les désintéresse à vouloir réfléchagir aux prises de risques transversaux, aux insubordinations talentueuses, à la force ouverte de diagonales de vie.


Je discute avec ce taximan qui me ramène d'une conférence professionnelle, il est étonné que je lui mentionne banalement que j'utilise depuis toujours quotidiennement les transports en commun, il réagit que les personnes handies semblent préférer les transports spécialisés (bien que les critiquant de leurs abus, tout le paradoxe de l'handi-e fermant à clé sa propre cage, qui n'ose pas effectuer des ruptures)... De ce pays où la spécialisation est bien plus accaparée - par les personnes elles-mêmes concernées - plutôt que l'autonomisation, j'essaie mollement d'expliquer au type que si les handi-e-s ne s'approprient pas l'accessibilisation des transports en commun alors celle-ci ne s'améliorera jamais, et donc ne sera jamais automatiquement financée. Réalisant las_silencieux qu'en prenant ces transports tous les jours je dois constater un-e autre passagèr-e handi-e à peine une fois par mois malgré le fait qu'il s'agisse statistiquement d'une ville française avec le plus d'habitant-e-s handi-e-s, là où je croise presque quotidiennement les « camions spécialisés » (très "shortbus", ou transports pénitenciers) avec des handi-e-s à l'intérieur.
Et pourtant. Une part en moi ne peut que comprendre, la part d'économie déficitaire en matière de lutte. Parce qu'il y a rarement un jour sans que j'expérimente une situation ou conjoncture discriminante lorsque je prends le bus/tram/métro/autocar, voire bien plus souvent plusieurs actes discriminants par jour. Il y a toute une déclinaison sémantique me faisant comprendre que je suis un passager subalterne, majoritairement avec les technicités d'accessibilité qui ne fonctionnent pas (car ne sont pas assez entretenues [notamment pas du tout durant les vacances scolaires, ai-je appris récemment de la part d'un chauffeur solidaire], car trop rarement utilisées par d'autres camarades), autrement avec les adresses conventionnelles à mon égard qui n'assènent que du « validisme anodin ». Je ne cesse de constater depuis des années comment bon nombre de client-e-s valides s'énervent avec véhémence dès que la porte du bus ne leur est pas ouverte au bout de 3-5 secondes, là où un-e handi-e devra attendre une dizaine à une soixantaine de secondes pour entrer/sortir du bus, lorsque cela n'est juste pas possible car le dispositif technique est défectueux (est laissé défectueux). Je pourrais évoquer sur des dizaines de pages tout ce qu'il se joue de manifeste et de latent de discriminant dans un seul épisode de transport en commun pour une personne handie, mais je ne perçois plus l'utilité de cette tapisserie plaintive.

« D'original » anecdotique il peut y avoir le directeur de la salle de sport qui a décidé de virer mon pédalier de muscu installé en septembre dernier dans sa salle de fitness avec son accord - sa jubilation exotique - et de bien évidemment le paiement d'un abonnement. Son argumentation non discutable est qu'il veut le remplacer par un tapis de course supplémentaire (3 fois plus gros que mon petit vélo), que je dois comprendre sa nécessité d'expansion financière, et qu'en plus il note que dernièrement je venais moins fréquemment faire du sport. 

De ce fait sans prise de rendez-vous avec moi il a débarqué jusqu'à mon appartement, ouvrant la porte de lui-même et déposant mon pédalier dans l'entrée. Ceci faisant suite à un mail la veille où je lui demandais de m'expliquer s'il avait déjà ainsi congédié un-e client-e valide de sa salle de sport, estimant qu'il-elle prenait trop de place et que sa fréquence de venues était trop faible.

Cette énième anecdote n'a d'originale que la forme, le fond reste l'autorisation validiste. L'autorisation globale d'asphyxier des individu-e-s. Le validisme a confortablement de quoi dîner dans un luxueux restaurant à gastronomie normopathe chaque soir avec le sexisme, le colonialisme (et son interdiction hypocrito-moderne, démocratique, de formuler « racisme »), le classisme, le spécisme, la gender/queerphobie, la biopolitique, et les autres convives.


Même au sein de mes camarades autistes Asperger je remarque bon nombre de soubresauts d'handiphobie (« je suis autiste mais ce n'est surtout pas un handicap ! »), de colonialisme ordinaire (imiter le médecin vietnamien sur son supposé aspect vietnamien), de refus de pathologisation tout en hiérarchisant les formes autistiques et autres pathologiques, de s'appuyer sur les médias grand public pour « se faire connaître » plutôt que sur une culture de politisation collective, etc.
Mes pairs s'avèrent au final rarement mes équilibres et mes stimulants, ayant profondément du mal depuis longtemps à constater une conscience & posture transversales. Combien de camarades handi-e-s dont je n'ai plus pu supporter le sexisme (envers leurs partenaires, notamment) ou le racisme (envers leur personnel soignant, notamment) passant inaperçus via l'exemplarisation de leur handicap. 
Avec ce regret de ne pas avoir saisi vers 22 ans l'invitation de venir travailler aux États-Unis sur la question des mixités handies-valides, ce qui à bien regarder est tragi-comique : ne suis pas parti car depuis la France à l'époque je ne disposais pas assez de moyens technico-financiers d'autonomie spécifiques handis pour pouvoir effectuer un tel voyage.


......... Petite déprime passagère qui ne saurait que prochainement s'éclore en des perspectives de travail d'oxygènes neurodiversifiés, juste un fin karaté à trouver entre l'assommante quotidienneté multi-discriminante et le kaléidoscope interne de diagonales éthico-politiques créatrices .........






du projet Sins Invalid