lundi 23 septembre 2013

Alibis.


Tu avais les yeux d'un adolescent se sachant insouciant. On s'en mord les dents.
Et tu es une persistance rétinienne dans les veines. Que tu adviennes, que tu adviennes.







Suis dans le studio du journaleux qui me balance vite fait les thèmes qu'il voudrait que je développe, il me dit de patienter, il sort. Ou je ne sais plus dans quel ordre ses trois actions, je suis tellement bourlingué de fièvre que le vent dans l'arbre dehors cadré par sa fenêtre me parle mieux. D'une journée à pleuvoir des feuilles et à jouer à la pétanque avec les marrons du bitume. Les ai regardé-e-s minutieusement en arrivant jusqu'au studio, feuilles et marrons, ce sont de sacrées petites virgules d'automne.
Entre deux vents je me rappelle que le type voudrait que je parle « de la complétude » dans les rapports de corps handis-valides, je l'ai regardé avec l'énergie d'un chewing-gum. Le journaleux attend que je lui parle « du handicap », je ne lui en veux pas, mais j'aimerais tellement plus lui parler de comment la complétude peut s'infinir partout. Dans la danse qui parle les corps, dans l'automne qui est allé coucher l'été, dans les petites morts qui font une vie, dans la musique qui ose être concrète mieux que quiconque & quoi que ce soit.
À un moment de l'entretien le journaleux me dit que j'ai l'air en paix, apaisé. Je pense à l'aube de Marie R., un des rares derniers moments où j'ai vraiment souri. Je pense aux yeux tristes qui savent toujours sourire, par habitude, par invitation, par dédicace. Par exorcisme, peut-être. Quand les choses font très mal alors essayer de faire toutes les autres très bien, culbuto de vie.








lundi 16 septembre 2013

Intimes.


« La solitude implique que, bien que seul, je sois avec quelqu’un (c’est-à-dire moi-même). Elle signifie que je suis deux en un, alors que l’isolement ainsi que l’esseulement ne connaissent pas cette forme de schisme, cette dichotomie intérieure dans laquelle je peux me poser des questions et recevoir une réponse. La solitude et l’activité qui lui correspond, qui est la pensée, peuvent être interrompues par quelqu’un d’autre qui s’adresse à moi ou, comme toute activité, lorsqu’on fait quelque chose d’autre, ou par la simple fatigue. Dans tous ces cas, les deux que j’étais dans la pensée redeviennent un. Si quelqu’un s’adresse à moi, je dois maintenant lui parler à lui, et non plus à moi-même ; quand je lui parle, je change. Je deviens un : je suis bien sûr conscient de moi-même, mais je ne suis plus pleinement et explicitement en possession de moi-même. Si une seule personne s’adresse à moi et si, comme cela arrive parfois, nous commençons à parler sous forme de dialogue des mêmes choses qui préoccupaient l’un d’entre nous tandis qu’il était encore dans la solitude, alors tout se passe comme si je m’adressais à un autre soi. Et cet autre soi, allos authos, Aristote le définissait à juste titre comme l’ami. Si, d’un autre côté, mon processus de pensée dans la solitude s’arrête pour une raison ou une autre, je deviens un aussi. Parce que ce un que je suis désormais est sans compagnie, je peux rechercher celle des autres — sous la forme de gens, de livres, de musique —, et s’ils me font défaut ou si je suis incapable d’établir un contact avec eux, je suis envahi par l’ennui et l’esseulement. Pour cela, il n’est pas nécessaire d’être seul : je peux m’ennuyer beaucoup et me sentir très esseulé au milieu de la foule, mais pas dans la vraie solitude, c’est-à-dire en compagnie de moi-même ou avec un ami, au sens d’un autre soi. »

-- Hannah Arendt, "Responsabilité et jugement", éd. Payot

[merci M.]


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« la bouche noire de mûres sauvages. pas de confiture. et "tous les matins du monde sont sans retour"
mais ils sont nouveaux aussi, tout comme nous sommes, tous les matins du monde, nouveaux et sans retour.
l'un des vœux de l'année disait " je te souhaite de n'être rien de définitif ou alors pas longtemps__ " je m'applique à cela fermement, tout comme j'applique une lèvre puis l'autre sur le haut de sa joue politique et intransigeante et maréchal ferrant, tout comme je baise son menton comme s'il s'agissait d'un corps entier. la question n'est pas de vouloir mieux ou plus, jamais on ne dénichera pareille courbure d'arc d'indien dans les épaules, la question est d'être fidèle. à quelque chose de plus long. être sans retour ne veut pas dire être discontinu. au contraire. ce peut être un même seul être fait de mille matins sans retour. et si l'un d'eux contient un amour continent, rien n'empêche, que dans tous les changements-matins, même ceux qui paraissent brutaux et dénués de sens, rien n'empêche que se joue là, justement, une immense fidélité de l'amour. »

-- Marie Richeux




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J'ai maintenant tout le temps de penser que vous n'avez pas laissé au temps sa part délicate, celle que l'on prétend difficile, celle que vous fuyez à tout temps à tout vents, l'accusant de cul-de-sac. Vous n'avez jamais fouillé délicatement ce cul. Le temps s'accorde non pas sur la patience mais sur la persévérance, l'art de continuation (des allumettes dans les paupières). Qui dit : j'ai commencé, je poursuis, tu es ma suite.
Vous avez parlé dans les chuchotements, c'était un souffle de clarinette à la place des habituelles balivernes. Tu te rappelles, tu te rappelles --- tu te rappelles, toi aussi. Le temps se jouait d'une commissure de lèvre à l'autre, souriant, enfant. Et puis le temps qu'il ne fait pas beau est toujours passager et sympathique aux potagers, mais c'était déjà trop tard pour vous. Ou trop tôt. À vrai dire avec vous il est toujours trop tôt d'être trop tard. Votre poursuite du jetlag, quoi.


mercredi 11 septembre 2013

Croesophage.







L'acupuncteur me dit ce truc assez génial :
- Mais non surtout limitez au maximum le lait de vache !
- Ah oui, j'essaie depuis 2 ans, oui par rapport à la digestion...
- Nooon, surtout par rapport à votre gabarit !
- Mon... gabarit ?
- Mais oui avec la petite énergie que vous avez il ne vous faut que du lait de tout petits animaux.
- ... Petits animaux ?!
- Oh oui, vous voyez [il me toise avec sa main], pour vous il faut [il toise sa main deux fois plus basse vers le sol, semi-accroupi] de le chèvre, de la brebis... vraiment de tout petits animaux.

J'adore.
Et lorsqu'il me demande quelle est ma capacité respiratoire, là où généralement l'interlocuteur-ice défaille d'entendre 30 % de CV, lui commence par un « ffffiouu... » et ajoute en souriant positivement « qu'est-ce que vous avez dû apprendre le calme... ». Commentaire judicieux.





Cimer Knud Viktor,

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Et ne surtout pas oublier ce type hier assis en ville au bord d'une fontaine avec une lumière de fin d'après-midi sur lui, une parfaite lumière orangée d'inclinaison basse le rendant absolument unique parmi la foule. Je me suis arrêté hébété en le regardant, réalisant comment la lumière pouvait rendre quelque chose, quelqu'un-e d'une densité inégalée. Presque un éphémère idéal.
Me suis demandé : à quelle heure de lumière est-il possible d'être le plus beau dans sa journée ?


vendredi 6 septembre 2013

Grandis un peu, hein.

J. : Mais quand tu aimes quelqu'un tu n'es jamais déçu ?
C : Si, bien sûr que suis déçu. Très souvent déçu. Il y a une part de déception à ce que je ressens pour toi.
J. : Et pourtant tu restes.
C : Mais pourquoi je me barrerais à partir de la déception ?!
J. : Parce qu'on ne veut pas être déçu...
C : Mais je veux tout ce qui se vit ! Si je choisis d'être avec une personne pour ce qu'elle me plaît c'est que je suis volontaire à dealer autant ce qui ne me plaît pas d'elle. J'ai besoin des deux pour que la personne existe pleinement.
J. : Tu peux aimer et être déçu ?
C : J'accepte d'être déçu si j'aime. Je n'ai pas d'idéal comme toi et plein d'autres, j'ai du putain de temps de crevard à accueillir et découvrir quelqu'un-e, bien au-delà de l'oubli. Je ressens toujours tout, tu ne peux pas le comprendre.
J. : Si... Et je sais que tu n'oublies jamais...
C : Oui...
J. : Est-ce que c'est notamment pour cela que tu ne pardonnes jamais ?
C : ... Oui.
J. : ... Tu ne pardonneras jamais et tu penseras toujours à moi.
C : Probablement. Ce qui te paraît contradictoire. Moi c'est juste, j'sais pas, comme un truc intact. Parfois ça ressemble à une prison de mes émotions qui ne s'échappent pas, mais en fait c'est bien plus des intensités que je ne peux pas fuir parce qu'elles me composent et m'apprennent. Je n'ai pas envie d'oublier, que ce soit beau ou crade. Beau et crade. Toi tu fuis le crade, et tu vas oublier.
J. : Non.

C : Si, bien sûr que si. Tu as déjà oublié.






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Tendance été-automne de la SNCF envers les client-e-s handi-e-s : leur demande déjà abusive d'arriver 30 minutes à l'avance (si 27 minutes : refus catégorique d'être autorisé à prendre le train, véridique) ne suffit plus. 
Dernièrement arrivé à Montparnasse une quarantaine de minutes avant le train, le « service spécialisé » me refuse l'embarquement, je balbutie
- Mais je suis carrément dans votre délai de 30 minutes ?!
- Oui, mais c'est trop tard maintenant pour que nous ayons du personnel pour vous aider à embarquer. Vous pouvez prendre celui dans 2h. C'est le dernier train d'ailleurs. Vous voulez le prendre ?

+ Envie de se poser quelque jours sur l'île de Batz, louer une vieille piaule et compter les cailloux bretons. Envoi d'un mail au service d'infos du service SNCF des trains régionaux de Bretagne pour savoir si la gare de Roscoff est access' aux handi-e-s. Leur réponse :  
« Vous souhaitez savoir si la gare de Roscoff est accessible aux personnes en fauteuil électrique. Je ne suis pas en mesure de vous répondre. » 
Un collector (énième).
[Évidemment tout compte fait la gare n'est pas access'.]


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Reste toujours la musique pour dégonfler les hémorroïdes existentielles.
Un vinyle de la série des Éthiopiques acheté méta-excité à un festival de jazz,



puis,
facile mais efficace,


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