samedi 25 février 2012

Pluie sur pages.





Calé sur le sable le temps d'une marée montante pour un soleil descendant,
une pluie fine mais lumineuse,
n'empêchant pas de sortir un livre, tourner les pages comme des vagues.
(Audre Lorde, vous êtes définitivement une déesse. Une alchimiste de la peine et de la colère transformées en force et en amour.)

Des pensées-réflexions par milliers,
(dont : l'univers sonore des mammifères marins, les injonctions humaines culpabilisatrices, l'inutilité des montres/horloges
...)je les ai glissées à l'intérieur d'un coquillage, à l'heure qu'il est elles nagent bien loin.

vendredi 24 février 2012

« Another breadth ».

Aujourd'hui ne suis pas sorti.
Je crois plutôt que n'y suis pas arrivé. Physiquement.
J'ai réalisé encore que le long de la journée je me persuade heure après heure que j'ai cela à faire, et ceci, et puis aussi cela... Jusqu'à faire le point à un moment cet après-midi, percevant que je me ressentais plutôt gris à l'intérieur ; je me suis alors posé cette question : « si tu étais en pleine forme physiquement, sortirais-tu maintenant pour une petite marche le long des vagues ? » Réponse quasi immédiate : oui.

Cette fluidité de corps me manque de plus en plus, jusqu'à ne plus trop savoir comment gérer seul.
Hier pour sortir j'ai calculé avoir mis une trentaine de minutes pour m'habiller, m'installer de façon désormais millimétrique pour que je puisse concentrer quelques forces musculaires pour me déplacer ne serait-ce que sur un enchaînement de dizaines de mètres. Préparation longue et douloureuse aux articulations des bras, des jambes, du tronc, le souffle trop court à gérer douleurs et explications à l'assistante qui ne peut pas comprendre ce corps improbable. Au moment où j'étais paré pour sortir j'avais juste cet énorme épuisement qui me tombait dessus, s'allonger tout nu et dormir était le grand appel.
Hier pour une rare fois je me suis imaginé enfiler mon blouson en quelques secondes, attraper aisément mon appareil photo et la clé de la maison, descendre la rue avec un corps comme automatique, et en quelques minutes être sur les galets des vagues. Je n'ai jamais vécu cela, je l'ai juste maintes fois observé. Ce que j'ai vécu c'est d'être nettement moins vieux qu'actuellement, remplacer probablement la trentaine de minutes par une dizaine. Je me suis dit hier que c'est lorsqu'il reste le moins de temps à vivre que physiquement tout requiert énormément de temps.

La fatigue physique peut être un horrible chewing-gum, extensible mais poisseux, ne se décomposant pas.
Je déteste les chewing-gums. Je déteste la fatigue.

~~

Cette fatigue est toutefois d'une étrange intimité.

Son premier niveau d'intimité est sa jalousie dirais-je, son efficace exclusivité. Difficile d'être avec d'autres qu'elle lorsqu'elle a décidé de sa pleine présence. J'ai essayé, j'essaye encore parfois, mais beaucoup de gens sont mal à l'aise ou maladroits face à ma fatigue ; « tu n'es pas trop fatigué ? » prononcé toutes les 10 minutes ou « allez bouge-toi maintenant ! » cassent rapidement la limpidité d'un moment partagé.
Quelques rares personnes intimes ont eu la délicatesse de ne pas s'adresser à ma fatigue mais de profiter de sa présence pour se blottir doucement à côté de moi et faire buller une lecture ou musique commune, un film, un bavardage souriant avec un chocolat chaud. C'est dans une grande fatigue comme aujourd'hui que je me rappelle combien l'amour intelligent - et non dévot - d'une personne chère vaut toutes les magies du monde.


Le deuxième niveau d'intimité est de tout ralentir, le corps, l'existence qui y est liée. Comme si vous perceviez la minute en millième de secondes. Je lisais aujourd'hui un passage d'Audre Lorde de son journal de bord relatif à son cancer*, elle mentionnait je ne sais plus où comment ces états altérés du corps et de son existence peuvent présenter quelque chose d'érotique, et je l'entendais tout à fait sans aucune morbidité. L'érotique peut être ces instants privilégiés d'attention à ce qu'il se passe de minutieux, d'ultra-maintenant, avec autrui comme avec soi-même. La fatigue appelle à se lover, chercher à avoir chaud (et god j'ai de plus en plus froid chaque année), à soulager les douleurs (l'endorphine naturelle est réellement puissante/sensationnelle), à déployer tous les plaisirs possibles, mentaux et charnels.

¤

Et puis dans la fatigue dûe à une forme « pathologique » il y a ce mini karatéka interne qui réapparaît toujours à un moment ou un autre. C'est parfois rigolo, du moins mon karatéka me fait souvent bien rire tant il semble minuscule mais toujours prêt à fendre une montagne.
En ce moment il s'attaque particulièrement à ma nutrition. Pister les moindres énergies des aliments, finement équilibrer tout cela. Ce qui donne un gros focus sur des jus de fruits (+ carottes dernièrement, prochainement gingembre) pressés, un vaste plan de réduction du gluten, des oligo-éléments au réveil, et une nouvelle tentative de spiruline.

Dormir ?
Hmmm figurez-vous que c'est loin d'être évident en étant régulièrement fatigué. La fatigue à une amante, l'angoisse. Et c'est une autre histoire...



* « Living a self-conscious life, under the pressure of time, I work with the consciousness of death at my shoulder, not constantly, but often enough to leave a mark upon all of my life's decisions and actions. And it does not matter whether this death comes next week or thirty years from now ; this consciousness gives my life another breadth. It helps shape the words I speak, the ways I love, my politic of action, the strength of my vision and purpose, the depth of my appreciation of living. »

-- Audre Lorde
"The Cancer Journals" (1980)

Oiseaux heureux (simplement).



Domenico Scarlatti
Sonate en Fa Mineur Kk 466
transcription pour violon par Tedi Papavrami