vendredi 31 décembre 2010

Just swim it.


video

"Nocturne (opus 54 no 4)"
Edvard Grieg

dimanche 5 décembre 2010

Un dimanche à fort coefficient de marée. (L'équation de deux événements, l'homme zéro, le regard regardé.)

Soirée d'hier : deux événements intimes qui se sont croisés, et qui ont entraînés comme une grande marée en moi.

Comme bien souvent : quasiment rien de visible de l'extérieur, mais à l'intérieur de moi des montagnes entières se déplacent, tout mon paysage existentiel ondule. Au fil des années j'apprends du mieux possible à gérer les avalanches, notamment à ne pas m'entraîner boule de neige.
Pour autant perdure toujours le lendemain et parfois les jours d'après une très grande désorientation, et une extrême sensibilité comme si la paroi de mon monde était fiévreuse. Par rapport à cet état, je sais ce que je ne supporte plus maintenant : que je sois considéré - par d'autres et donc par moi-même - comme « nerveusement fragile », avec le classique « dépressif ». Combien d'années d'erreur totale à être ainsi catalogué comme un individu qui chancelle chroniquement...

Oui je suis sensible à chaque millimètre de ce qu'il se passe dans la vie, vivant jusqu'aux extrêmes détails. Ne sais pas pourquoi je suis comme ça. (J'acquière de plus en plus de pistes, mais le plus intéressant est qu'au final elles mènent toutes jusqu'à moi-maintenant = être.)
Il m'a souvent été répondu « mais sensibles nous le sommes tous ! », de bien évidemment, pour autant je vois avec évidence que chez les autres la plupart des événements qui se produisent ne font pas sauter toutes les connexions aussi souvent et puissamment que chez moi. Le monde qui m'entoure n'est pas insensible autant que je ne suis certainement pas dans un état de sensiblerie.

Je remarque aussi de plus en plus comment dans mon histoire de vie je n'ai jamais vraiment su exprimer à mes proches la véritable densité de ces émotions, c'est-à-dire que je n'ai fait que paraphraser, de façon à ce que la plupart d'elleux avisent souvent par des « c'est normal ce que tu ressens », justement là où je me rends compte que j'ai toujours fait en sorte de traduire de la façon la plus normale ce que je ressentais.
Mis à part 2 ou 3 personnes intimes [ces chiffres sont beaux] à qui j'ai vraiment parlé cette dernière décennie (et notamment physiquement), j'ai majoritairement adapté mon langage, et j'ai majoritairement minoré ce que je vivais. C'est désormais tellement clair.

Et hier après m'être inquiété pour la vie de quelqu'une {événement 1} j'ai reçu un mail de quelqu'une d'un passé intime {événement 2} à qui j'avais essayé d'écrire/décrire il y a quelques semaines ce garçon que j'ai été jusqu'il n'y a pas très longtemps, « majoritairement adapté / minoritairement existant », et cette personne de me répondre hier en quelques lignes du déni. Ai ressenti un grand souffle fantômatique... Ne plus vouloir être un fantôme et pourtant ne pouvoir apparaître malgré moi aux autres que comme tel.

{ Événement 1 : le précieux dans ma vie actuelle }
+ { événement 2 : ma vie de fantôme }
= Cris & Chuchotements...



*


Grand prologue, dont l'envie initiale était toute autre !
Vouloir évoquer deux thèmes, deux situations.
Mais qui émergent peut-être aujourd'hui compte tenu des soubresauts de ma planète...


*


Il y a plusieurs semaines à la gare de Lyon à Paris.
Je suis dans la file d'attente derrière un jeune homme handi qui est en train d'enregistrer sa prestation auprès de la guichetière. À un moment ce gars dit à la guichetière « t'es belle ! », d'ailleurs il s'écrie plus qu'il le dit, mais ce qui me fait plutôt sourire dans la mesure où
1) il est quasiment impossible de dire spontanément à des inconnu-e-s qu'on les trouve belles/beaux, comme plein d'autres commentaires à autrui qui dans l'espace socialisé se retrouvent étouffés de spontanéité (je suis fréquemment pris pour un farfelu lorsque je partage immédiatement ce que je ressens)
2) cette femme au guichet est en effet très belle... « Très belle » ne peut être que subjectif, mais au-delà d'une forme et d'un agencement corporel (sur lesquels le gars handi a dû fortement focaliser) elle avait un regard doux et vivant qui me subjuguait aussi.
Et en plus de ce regard, lorsqu'elle a entendu ce gars s'exclamer qu'elle était « belle », elle a déployé un grand sourire, ni niais ni gêné.
Alors je souriais aussi.
Jusqu'à ce que ce type ajoute nerveusement : « ouais t'es belle, alors fais gaffe à toi... ». Je ne souris plus, et le regard de la guichetière change de mode de vie par un mode survie que j'ai tellement souvent vu.
Je me demande si j'ai bien entendu, réflexe d'oubli. Mais le gars répète encore plus fort : « alors fais gaffe à toi ! ».
La guichetière ne se démonte pas, essayant de garder un sourire en coin et lui répondant « ouais bah fais peut-être plutôt gaffe à toi ». Je suis un peu soulagé qu'elle tente de retourner la situation, pour autant suis foudroyé.

« Fais gaffe d'être belle »... L'horreur complète, l'horreur banale de ce que peut dire un gars à une fille. Le grand terrain de chasse de l'humanité. Encore et toujours, avec cette femme au guichet comme avec tant d'autres femmes.
Le désir comme menace.
Le désir comme haine.

Des scènes comme cela j'en ai vu plein dans ma vie, sûrement parce que mon attention y est particulière (sûrement parce que chacune de mes amies/amantes s'est faite agresser au moins une fois dans sa vie).
Cette dernière scène, ça fait des semaines que je n'arrive pas à l'oublier. Je ne vais pas me mettre à brandir du féminisme, du pro-féminisme, du post-féminisme, et tous les discours de façade sur la parité, etc. J'ai eu beau étudier tout cela et avoir identifié des mécanismes de toutes parts, je reste profondément blessé humainement devant une telle scène. Retour au point zéro.


*


Je parlais du regard « doux » de la guichetière.
Et en deuxième situation c'est le « regarder-le-regard » que je veux évoquer.

Encore quelque chose que j'ai essayé de cacher le plus longtemps possible : il n'est vraiment pas évident pour moi de regarder les gens dans les yeux.
Et je veux exposer cette situation notamment pour les quelques proches qui m'entourent et qui ont pu me répondre « mais n'importe quoi, moi tu me regardes très bien dans les yeux ! ».

Aucun doute là-dessus : regarder un-e inconnu-e dans les yeux s'avère difficile pour moi, voire pénible, voire insupportable.
D'autant que je me rappelle ce fut toujours le cas, et d'autant que je me rappelle j'ai toujours cherché à prétendre que ce n'était pas vraiment le cas, en prétextant de la timidité (très pratique, ça passe partout) et/ou de la fatigue. 
Et bien évidemment, redoublant d'efforts à cela aussi, je parviens la plupart du temps à fixer les pupilles ou le 3e oeil des interlocuteur-ice-s sans même qu'ils/elles se rendent compte que je fuis en même temps leur regard.

Pourquoi cela ? Je ne sais pas.
Ce que je ressens ? Là je peux essayer d'y répondre. Littéralement : j'ai l'impression d'être physiquement touché comme tactilement, mais par intrusion. Être saisi, attrapé, et là ça ne le fait pas tant que la longue étape de mon rapport à la confiance ne s'est pas établie avec autrui. Si quelqu'un-e que je connais à peine me fixe « trop » du regard (ce qui bien souvent est juste : me regarder), je peux avoir des sueurs et me sentir terriblement tendu.
Ma plus courante stratégie a souvent été de déclencher alors chez l'autre un sou/rire pour modifier l'inclinaison du regard et me permettre un peu de répit.

Mais de toute évidence, dès que de la - précieuse et rare - confiance se connecte entre moi et quelqu'un-e, je regarde et j'aime regarder l'autre, non sans soubresauts (il faut que je puisse m'envoler n'importe quand), mais je peux même intensément regarder la personne.
Tellement intensément que des personnes m'ont fait remarquer à toute une époque que c'était « trop fort », trop intrusif pour elles. J'ai rectifié depuis quelques années, je fais nettement plus attention à comment être délicat envers quelqu'un-e avec les yeux, ayant peu à peu compris moi-même mes limites.
Découverte fréquente également des personnes qui me côtoient le plus : même en regardant très peu quelqu'un-e dans ses yeux, je perçois finement les mouvements de son corps et de son visage. Suis en mesure de tout observer sans scruter, notamment d'une parfaite vision périphérique. Une assistante m'a dit dernièrement : « tu es la seule personne que je connais qui parvienne à ce point à tout observer de moi même quand tu sembles regarder ailleurs ». Je lui ai demandé si c'était pénible, oppressant, elle m'a répondu que non, juste qu'elle n'était pas habituée à autant d'attention visuelle envers elle. Ce qui m'a fait sourire, car de toute évidence dans ce monde les gens prétendent toujours se regarder mais à vrai dire se voient à peine.

Parmi les inconnu-e-s il y a pour autant une « gamme » de regards, qui font que depuis l'imprévisible je parviens parfois à établir un contact visuel impossible avec d'autres individu-e-s.
La guichetière avait un regard doux (regardoux), et nul doute qu'il existe de tels regards. Ce sont des regards qui n'attendent rien, qui ne cherchent pas au fond de mes yeux ce que je pense, pire même, ce que je dois penser. Ce sont des regards qui ouvrent, là où tant d'autres ferment d'emblée la rencontre par un ego possessif ou suffisant. Ce n'était pas non plus un regard qui a besoin du mien pour exister.
Les regards d'animaux me fascinent également. Ils m'enchantent. Furtifs mais déployant des univers.