mercredi 31 mars 2010

forces laminaires pour deal bleu

Il y avait ce rendez-vous médical ce matin.
Il y a tout d'abord eu ce moment de conscience il y a quelque temps, j'étais à Paris, j'avais encore eu du mal à respirer cette nuit là comme depuis plusieurs semaines, je savais de quoi il s'agissait...
Mais il était alors plus facile d'occulter momentanément la conscience et de prétendre à l'angoisse pour envoyer un mail pressant un spécialiste - un « gentil et honnête » en qui j'ai confiance - de me voir rapidement lorsque je rentrerai.
Il y a eu Paris, j'étais épuisé mais j'avais d'autant plus de raisons de m'engouffrer littéralement dans l'énergie urbaine excessive, pas de corps particulier, pas de contact, juste des corps multidirectionnels. Je me rappelle ce jour-là avoir eu du mal à contenir l'inquiétude chuchotante, alors je me suis posé à la piscine Joséphine Baker regarder les nageur-euse-s, de la pure poésie hydrodynamique (me promettant d'y plonger prochainement).

Il y avait ce rendez-vous médical ce matin.
Il y a eu cette nuit où j'ai rêvé d'océan nagé, d'immersion symphonique, où l'eau devient du ciel.
Il y a la réalité. Le spécialiste ce matin devant moi. On se tutoie maintenant, nous sommes alliés contre la même dégénérescence, mon rapport intime et son rapport professionnel n'ont plus grande importance à ce niveau-là.
Il y a le spécialiste qui me demande de « raconter ce qu'il se passe ». Je bredouille, je n'y arrive pas, parce que je ne veux pas, je sais exactement « ce qu'il se passe ». Je regarde l'alliance à son doigt, j'ai envie de lui demander comment il l'aime cette personne, qu'il me parle plutôt de ça, de quelque chose de fort et de beau, de quelqu'un-e qui lui distille de la vie.
Il y a les détails organiques que je sais parfaitement lui décrire, analyser, comprendre. Le spécialiste me demande « tu es sûr ? », se raccrochant lui aussi quelque temps à l'occultation.

Il n'y a pas mort d'homme.
Il y a juste mort de fonctions motrices dans une trachée.
Dans ma trachée. Ce qui peut s'appeler mécaniquement : sérieuse atrophie des voies respiratoires supérieures.
Il tire la gueule le spécialiste. « Il va falloir, tu sais... Est-ce que tu te sens prêt pour une trachéotomie ? » [regard gêné]
Merde. Non non non non non. « Bah... non... je... »
Lui : « D'accord... Écoute, on va faire des examens, et... ». Je le coupe : « je n'en veux pas de tes examens pénibles, tu vas en faire quoi des résultats, juste constater une fois de plus que la maladie a évolué ?! Oui, je te le dis, elle a clairement évolué, alors dis-moi maintenant ce qui m'attend. »

Je serre la mâchoire, avec un torrent de rage derrière les dents. J'ai la tête qui tourne, la vision opaque. J'aimerais m'expulser de mon corps, ou bien pouvoir éclater puissamment de rire.
Le spécialiste parle de contacter rapidement le pneumologue en chef du CHU, qu'il faut un second avis, des examens... Je l'entends à peine.

Une seule question émerge brusquement du tourbillon : « avec la trach' est-ce que je pourrais continuer la natation ? ». « Non, ce n'est pas possible, tu ne pourras plus aller dans l'eau. »
J'aimerais pouvoir m'évanouir. Déconnecter du réel.
Impossible. Impossible impossible.
Impossible de ne plus me sentir glisser dans l'eau. Impossible de ne plus être entouré d'eau. Impossible de perdre ce silence aquatique unique.
Je ne me rappelle plus du moment où le spécialiste a terminé de m'informer des démarches à suivre, de ce que je lui ai répondu, de la poignée de main que nous nous sommes donnée, de la porte qui s'est refermée. Mon esprit ne perçoit à ce moment que de l'eau. Des mers musicales, des océans grandioses, des piscines fluorescentes. Je fais quelques pas et je pleure violemment, « pas ça pas ça... ».

°

Ces dernières années je croyais en ceci : la dégradation de la maladie m'éloignait certes de plus en plus de la terre, de cette vie terrestre, mais m'emportait avec extase de plus en plus dans un univers aquatique. Ok, tout peut se dégrader tant que je plonge et que je glisse. Ok Maladie, tu peux continuer ton boulot minutieux, moi pendant ce temps je vais nager.
H2O plutôt que O2.
Le deal bleu.

Et ça il faudrait l'abandonner aussi... Non.
Je veux bien ne plus pouvoir porter une fourchette à ma bouche, tenir un stylo, monter une cigarette à mes lèvres, et des milliards d'autres fonctions corporelles que j'ai dû laisser en route si je voulais continuer à exister. Mais je refuse de ne plus entourer ce corps d'eau.
Ce moment devait bien arriver un jour ou l'autre. Refuser.

Alors il va falloir réfléchir intensément, très intensément ces prochains temps. Sonder mon corps millimètre par millimètre, écouter le mode vital qu'il choisit, et y produire une électricité mentale encore plus puissante. Générer des écoulements laminaires au milieu des écoulements turbulents.



dimanche 28 mars 2010

Olivier Messiaen, conférence de Notre Dame, 1977

« Il est puéril d'attribuer une couleur à chaque note. Ce ne sont pas les sons isolés qui engendrent des couleurs, ce sont les accords ou mieux les complexes de sons. Chaque complexe de sons a une couleur bien définie. Cette couleur va se reproduire à tous les octaves, mais elle sera normale dans le médium, dégradée vers le blanc (c'est-à-dire plus claire) en montant vers l'aigu, rabattue par le noir (c'est-à-dire plus sombre) en descendant vers le grave. Au contraire, si nous transposons notre accord de demi-ton en demi-ton, à chaque demi-ton il va changer de couleur.
Voici, par exemple, un complexe de sons qui donne un ensemble : cendré, vert pâle, mauve. Si nous le transposons dans l'aigu en le changeant d'octave, il sera presque blanc, avec quelques reflets de vert et de violet très pâles. Si nous le transportons dans le grave, en le changeant d'octave.
Il sera presque noir, avec des reflets de vert et de violet très foncé. Si, maintenant, nous le transposons un demi-ton plus haut, il sera vert émeraude, violet améthyste et bleu pâle. Si nous le transposons un peu plus haut, il donnera des bandes obliques rouges et blanches sur fond rose à dessins noirs. En le transposant un demi-ton plus bas, il sera blanc et or ; un ton plus bas, nous aurons des cristaux couleur terre brûlée, violet améthyste, bleu de Prusse clair, marron chaud et rougeâtre, avec des étoiles d'or...
Et comme la musique use de milliers, de millions de complexes de sons, comme ces complexes de sons sont toujours en mouvement, se faisant et se défaisant sans cesse, ainsi les couleurs qui leur correspondent donnent des arcs-en-ciel entremêlés, des spirales bleues, rouges, violettes, oranges, vertes, qui bougent et tournent avec les sons, à la même vitesse que les sons, avec les mêmes oppositions d'intensités, les mêmes conflits de durée, les mêmes enroulements contrapuntiques que les sons... »


***...thanx Bro...***

cellospinal

Aucun doute : lorsque j'écoute du violoncelle je le sens tout le long de ma colonne vertébrale. La colonne comme une table d'harmonie. Vibrations profondes de la nuque au bassin.

vendredi 26 mars 2010

exposé ondulatoire

Je ne sais pas s'il s'agit d'une image mentale, de la photo que je retiendrais aujourd'hui. Peut-être parce que je ne sais pas comment décrire bien souvent ce que je « vois ».

Flash-back.
Je crois que ma dernière photo mentale était hier à Paris. C'était dans une rue, par terre sur le goudron, non loin d'un mur, quelqu'un-e avait disposé une dizaine de cailloux ronds et lisses les uns à côté des autres, comme une petite parcelle de bord d'océan avec ses galets. J'y ai vu une minuscule mer, et j'étais surtout absorbé à imaginer une personne accroupie (sublime posture corporelle) disposer minutieusement ces cailloux comme tels dans un quadrillage imaginaire, au milieu de la foule, au milieu de la nuit, je ne sais pas. D'ailleurs, pas si imaginaire que ça le quadrillage, puisque je l'ai remarqué. Une fois de plus, j'ai brusquement arrêté ma marche pour regarder, regarder intensément, probablement sourire, et me mettre à rêver, fasciné par quelques cailloux sur un goudron urbain. Je ne sais pas si mes assistant-e-s - qui doivent être attentivement à proximité de moi lorsque je roule dehors, bien que je considère mes marches solitaires - sont habitué-e-s ou toujours stupéfait-e-s de me voir souvent soudainement m'arrêter pour observer quelque chose qu'ils/elles ne saisissent généralement pas...

Me demande fréquemment comment retranscrire pour les autres tout ce que je « vois ». Ces fameuses ondes. Ce matin en me réveillant je réfléchissais à cela. J'énumérerais.

- Le dessin. Lorsque mes mains fonctionnaient encore assez, jusqu'à mes 20 ans, je dessinais quasi quotidiennement. Je ne dessinais des détails à scruter, des minutieux : une cathédrale, une usine, la fumée d'une cigarette. Aucun doute que le dessin me manque profondément. Mais le deuil a été fait depuis longtemps.

- La vidéo. Beaucoup pratiqué à une époque. Ai considéré pendant longtemps que c'était le meilleur moyen de capter ce qu'il y a entre deux mouvements distincts, c'est-à-dire que je cherchais principalement à ne filmer que les indistincts qui appartiennent aux ombres, aux flous, aux lignes fuyantes/galopantes. Comme le mouvement d'une luminosité électrique, ou bien les pixels grouillants d'un geste du corps. Encore une fois, je travaillais sur des millimètres, des heures et des heures sur des millimètres. Mais quelque chose m'a frustré, que je ne saurais précisément définir, peut être qui m'apparaît de l'ordre d'un manque d'instantanéité. « Ce que je vois depuis ma tête » est généralement vif, certes dense en formes, en couleurs, en mouvements et en sons, mais élaborer ces images depuis un logiciel de montage perdait quelque chose de polaroïd.

- L'écriture. La retranscription qu'ai le plus pratiquée. J'essaye d'y revenir avec cet espace web. Mais là aussi depuis plusieurs années il y a quelque chose qui ne me satisfait pas. Indéniablement, les mots ne disent pas tout. Je crois même que le silence en dit nettement plus. Le silence est un espace, mais il n'inscrit rien. « La langue est fasciste » dit Barthes, et je suis de plus en plus d'accord. En tout cas les ondes que je perçois ne sont pas des mots, c'est de la matière et non pas du scriptural. Alors décrire par des mots, des phrases, est un travail qui me paraît de moins en moins certain.

- La photographie. Oui... De même, ai pratiqué pendant plusieurs années, de l'argentique (qui malheureusement n'est pas une pratique vegan) puis du numérique. Pratique à la fois très frustrante pour moi qui ne peux pas tenir/activer l'appareil, mais aussi il s'avère désormais qu'avec les numériques j'ai de meilleures possibilités d'indications envers l'assistant-e qui cadre (bien qu'il faille encore malheureusement passer par le langage). Je suis en train d'y réfléchir de nouveau très fortement ces derniers temps... À suivre.

Où je voulais en venir.
À ce qui me fascinait ce matin visuellement, mentalement, aussi de façon auditive, épidermique, spatio-temporelle.
Toujours étrange - parfois pénible, isolant - de devoir me concentrer pour décrire un moment d'une certaine béatitude. Depuis que je suis gamin j'ai ce rêve que les gens que j'aime le plus puissent se brancher à mon cortex pour visualiser et ressentir ce que je perçois.

Il s'agissait d'une ombre au plafond. <== Là c'est une description absolument ridicule, en tout cas vraiment vraiment vraiment minimale et imparfaite.
*
Déjà, le rapport aux plafond : du fait du handicap je suis depuis toujours très souvent allongé, immobile, le regard perpendiculaire à des plafonds. J'ai en quelque sorte tout un univers du plafond. Depuis tout petit je distingue les plafonds : il y en a que j'adore, qui m'emportent comme un ciel étoilé, et il y en a d'autres qui me procurent des angoisses terribles. Je suis très attiré par les détails infimes qu'il peut y avoir dans un plafond, les taches presque imperceptibles, les minuscules écailles de peinture... J'ai vu probablement une centaine de plafonds et, autant lorsque j'étais enfant c'était souvent insupportable d'y être confronté, autant plus je vieillis plus j'aime les contempler.
Le plafond de ce matin est celui de ma chambre. Il est récent, issu d'un appartement moderne, avec une sorte de peinture blanche, granuleuse et brillante. Ce qui fait que suivant la lumière, les « granules » découvrent d'innombrables petites ombres.
* Et justement : la lumière & l'ombre. Il y avait tout au travers du plafond de cette pièce une courbe partageant une lumière & une ombre légères. Légères : comme un voile (il pleuvait >>> la lumière au travers de l'eau). Mais cette courbe avait ça de fascinant : il n'y avait rien de distinct d'où se terminait la partie claire et d'où commençait la partie plus sombre, il s'agissait d'une zone nuageuse, floue, évanescente. Et vibrante, depuis mes yeux cette bande nuageuse dansait lentement, flottait.

Alors l'ensemble de l'espace vibrait. Mais de façon infime, aussi imperceptible que la respiration de la peau. Et depuis cette très fine vibration, des ondulations ricochaient du plafond à mon corps. Très difficile à décrire, je sens mes mots terriblement maladroits (trop rigides, trop formels, trop rien). Ces ondulations ne se voient pas avec les yeux, je ne sais pas comment dire................ comme s'il y a des yeux à l'intérieur du cerveau, des yeux internes qui rétroprojectent ce qui se visualise en perception corporelle/sensitive globale. Par exemple mes doigts fourmillent légèrement dans de tels moments, électro-charnel.
Et un son : ici c'était comme un chuintement, une respiration presque sourde, un crissement aquatique de violon. En moi ça dit / ça voit : « le bruit ocre des parois pulmonaires ».

Je ne sais pas combien de temps ça a duré, j'imagine quelques minutes, peut-être quelques dizaines de secondes ; mais qui ne signifient pas grand-chose pour moi. Les « moments ondulatoires » distendent (?) le temps et l'espace. Il ne s'agissait plus de ma chambre, autant qu'il ne s'agissait plus de vendredi.



°°°

Je crois qu'il y a encore peu de temps j'aurais eu honte-peur de décrire tout cela, du moins de tenter de retranscrire.
Parce que je n'en parle quasiment jamais, parce que c'est en moi depuis très longtemps et que ça me paraît bien souvent trop intense pour être accepté par autrui.

« Weird » comme ça martèle souvent mon esprit en ce moment.
(Weird, whatever you say.)

lundi 22 mars 2010

la couleur de l'ombre

J'ai 30 ans et je crois que je suis seulement en train de regarder mon enfance.
Comme si j'en suis parti le plus tôt et le plus loin possible pour survivre, ai tracé tracé tracé une ligne d'éloignement, en sentant toujours cette enfance dans mon dos. Et maintenant que je semble assez loin, qu'il n'y a peut-être plus non plus beaucoup de route devant, je me retourne et je regarde. Je stoppe ma course aussi parce que je suis haletant, je ne parviens plus à respirer.
Je regarde en ayant les poings serrés.
Le ventre qui se tord.
Et rarissime, de la colère, tellement de colère.

Je ne veux pas, je ne veux plus de cette enfance.
Envie de le crier ces derniers temps. Le cri le plus silencieux en moi.
Je ne veux plus les souvenirs-cauchemars stroboscopiques, je ne veux plus les peurs acides qui m'ont forgé, je ne veux plus les douleurs qui me hantent. Je ne veux plus de ces empreintes de corps, je veux être sourd aux cris, je veux être transparent aux regards, insaisissable aux intentions.

Aujourd'hui, la CoPilot dit : « vous vous êtes enfui de l'enfance avec le maximum de protections essentielles, mais maintenant peut-être que ces protections vous empêchent d'avancer »,
je lui réponds : « il est possible de marcher, d'avancer avec un bouclier, c'est mobile un bouclier »,
elle sourit, puis répond : « oui c'est mobile pour vous, mais avec ce bouclier comment les autres peuvent eux vous atteindre ? ».
Les autres.
Les autres. Je me vois poser lentement le bouclier. Et dans la foule des « autres », je sens rapidement la peur que quelqu'un-e surgisse pour m'atteindre violemment. Je suis terrifié dans le corps, la peau, je suis terrifié dans l'âme.
Le bouclier est toujours posé par terre à côté de moi. Je ferme les yeux. J'entends un violoncelle de Bach, je vois le bleu de Klein, j'observe les vagues d'une mer. Des ondes qui me rassurent.
Les autres, je ne sais pas.
Les autres, j'aimerais bien souvent y croire.
Mais je comprends maintenant que ma toute première rencontre avec autrui n'a été ni douce, ni rassurante. Et que j'ai dû apprendre à me défendre, que je connais probablement plus les réflexes de survie que les réflexes tendres.

Est-ce que les autres, ou ne serait-ce qu'un-e seul-e autre, peut devenir - être - un violoncelle, du bleu, une vague ?

mardi 16 mars 2010

train >>> Paris (16032010)


Hôtel.
Lieu insignifiant.
Apaisant.

Loin.
Nuit ici.

Les lumières dansent. Et moi avec, je danse.
C'est vrai WaveGirl, mes pieds ne touchent jamais le sol, et tant mieux...

mardi 9 mars 2010

un sourire de lune

Image mentale.

Hier soir, dans le bus.
(Oui, encore le bus... J'aime véritablement les transports en commun, je n'ai jamais pensé que ce sont des endroits spécialement tristes où « les gens tirent la gueule ». Je pense qu'il y a un rapport particulier au mouvement linéaire et à une séquence temporelle courte, un déplacement-comète où chacun-e peut se laisser aller, se laisser trans-porter durant quelques dizaines de minutes. J'y vois plutôt dans les visages du relâchement, une détente hypnotisée par le mouvement qui vibre dans le corps immobilisé. De ce fait, j'aime voir des voyageurs avec un regard égaré, avec de la musique dans les oreilles, ou en train de s'endormir. Je n'y vois pas souvent de léthargie sociale, mais un court espace-temps où il est possible de laisser glisser les imaginations. Comme une parenthèse dans la course urbaine.)
Une femme, 25-30 ans, debout près des portes. Un caban d'un noir très foncé, qui attire mon regard, le noir m'étant généralement lumineux. Son visage ressort particulièrement pâle - lunaire - de cette grande veste feutrée sombre. Au moment où je me rends compte qu'elle est très belle, elle est en train de lire un message sur son téléphone et de sourire. Un sourire qui me semble particulièrement intime, très intérieur, qui n'a pas conscience de se montrer à l'extérieur d'elle-même. Elle déplace son regard du téléphone, comme pour ressentir ce qu'elle a lu, puis, le regard dans le vague, se remet à sourire. Du même sourire aussi discret qu'éclatant, mais cette fois-ci nettement plus concentré dans ses yeux. Je prends la photo de ce sourire. Et je me rends compte alors que je souris pareillement.
Elle tape une réponse sur le téléphone, se laissant souvent hésiter, détournant le regard de l'écran pour revenir au même sourire presque imperceptible et pourtant évident. Je ne sais même pas si elle termine son message, elle serre le téléphone dans sa main gauche, et enfonce son regard ailleurs dans une image qui n'appartient qu'à elle, mais sa joie flotte paisiblement tout autour d'elle.

Elle descend à l'arrêt de la gare. J'ai envie de la suivre, de découvrir un jour ou l'autre qui est la personne forcément sublime qui lui délivre de tels sourires. Comment leurs sourires se regardent.
Je l'observe se diriger vers la gare, elle ne marche pas, elle volute. Lorsque le bus tourne et que je ne la vois plus, je me rends compte que je suis toujours en train de sourire.

dimanche 7 mars 2010

les images mentales selon Klara

Le non de Klara
Soazig AARON
ed. Maurice Nadeau
2002


[...] Je lui ai demandé ce qu'elle faisait ainsi toute la journée dans Paris. Elle m'a répondu qu'elle prenait des photos. Je ne l'ai jamais vue partir avec ses appa­reils, j'ai eu l'air étonnée sans doute.
- Sans appareil. Ils sont encore trop lourds pour moi. Avec les yeux, cela suffit. Comme à Brzezinka. Là-bas, avec l'amie de Praha, on faisait des photos de cette manière. On se forçait à prendre tous les jours au moins une photo, une photo réussie, quelquefois deux. Et tous les jours, on se les racontait, on appelait cela développer.
[...]
Donc, on faisait des photos, l'amie de Praha et moi, et on développait. En dépit des sujets sembla­bles, nous avions rarement les mêmes prises de vue. Elle prenait souvent des gros plans, et moi davantage de vues d'ensemble avec des choses qui traînaient à droite du cadre. L'amie de Praha s'est cassé la tête pour trouver la signification de ces choses qui traînaient, et pourquoi à droite. Pour ses gros plans, je lui disais qu'elle ne voulait pas voir la réalité. Nous avions peu de temps pour nos exercices, et donc nos réflexions n'étaient pas très poussées. Depuis, j'y réfléchis... j'essaie... depuis mon arrivée ici à Paris... je cherche une photo... avant de mourir, l'amie de Praha m'a dit, « tu feras une photo de la paix pour moi », alors je cherche...
- Et tu ne trouves pas ?
- Non... hier j'étais dans le XVIe... une rue très en pente d'où l'on voit la Seine, une rue tranquille, dans cette rue, une maison en retrait avec des sculptures en façade et un bow-window, devant la maison un jardinet et une grille fermée, une grille en métal rouillé, une peinture vert pâle qui s'écaille... le soleil dessus... très beau... très paisible... je ne développe pas... j'ai pris le cliché quand même à tout hasard... mais en revenant, je me suis dit qu'on pouvait s'y pendre à cette grille, comme je ne sais plus quel poète français... on pouvait s'y pendre ou s'y déchirer... que finalement une grille fermée n'est pas sympathique quand on est dehors... ou dedans... bref, j'ai détruit la photo...
- Tu peux m'en développer une autre ?
Elle m'a regardée, a hésité longtemps, puis s'est décidée.
- Si tu veux... mais c'est plutôt une image, je ne l'ai pas prise, pas pensée photo... aux environs de Stras­bourg, dans le train... une vision... une corde tendue entre deux arbres et du linge qui se balance, il se balance pour la seule utilité d'être propre, de sentir bon et de sécher. Pour moi, c'est cela qui m'a le plus ras­surée. Je me suis dit que c'était la paix. La paix reve­nue, je veux dire le contraire de la guerre. La paix pour moi a été cela, à ce moment-là... une prairie et du linge qui sèche tranquillement entre deux arbres d'un verger dans le calme d'un après-midi d'été. Après, j'ai pu sommeiller moi aussi, j'étais comme du linge sur une corde.
[...]



« Paris, août 1945. Angelika s'occupe en bénévole des rescapés des camps de la mort à l'hôtel Lutetia. Elle y retrouve Klara, son amie d'enfance et belle-sœur, échouée là après une déportation de trois ans à Auschwitz et une errance de plusieurs mois en Europe. Mais rien n'est, bien sûr, comme avant et la mort a fait son œuvre, irrémédiablement bouleversé la conscience d'un être sorti de l'humanité. Dès lors, comment recueillir, par le prisme d'un journal qui s'impose comme une nécessité absolue, la parole de celle qui n'est encore qu'une jeune femme de 28 ans et qui semble vouloir dire non à tout pour préserver la vie autour d'elle ? »

samedi 6 mars 2010

aller et venir

Quelque chose d'étrange avec les mois de février et de mars. Comme un couple infernal. Une épreuve, un passage. Les bougies d'hiver ont tendance à s'éteindre. Beaucoup de personnes de ma vie sont mortes à cette période. Comme si chaque année certaines personnes ne vont pas pouvoir atteindre le soleil qui arrive.

Et c'est vrai qu'actuellement, il est particulier ce soleil. Il me fascine : un soleil glacial. Extrêmement brillant, presque aveuglant ; d'autant plus d'où je vis en ce moment il se reflète sur la montagne enneigée, qui se mélange elle-même avec d'autres montagnes de nuages.
Alors un soleil puissant, mais qui ne parvient pas encore à transpercer le froid. Un mélange impressionnant de lumière et de glace.

Et je ressens vraiment ce soleil de février-mars comme une passerelle, un entre-monde. Le moment de rencontrer des gens et d'en laisser partir d'autres. Autant que soi-même, se laisser partir pour se retrouver autrement.
Je trouve que c'est une période d'extrême délicatesse. D'intense fragilité, où il faut écouter tout ce qu'il se passe, observer le moindre millimètre de vie qui est en train de muter.

Ces derniers temps ça ne cesse de dire dans mon esprit : il n'y a pas de hasard... Je laisse la phrase aller et venir en moi, je ne cherche pas à la maîtriser.
Je laisse aller et venir.
Nous sommes en mars.

*
À Frédo.
*

vendredi 5 mars 2010

le garçon orange qui dormait dans la musique

Il paraît qu'il est temps de tourner la page, que c'est le moment.

Cette page de vie me paraît actuellement trop lourde, je ne sais comment m'y prendre pour la tourner. Il paraît que je suis déjà en train de la tourner, sans m'en rendre compte.

Il paraît.

Hier soir dans le bus en rentrant, je me suis dit qu'en attendant que cette page soit tournée, je pouvais en créer ici de nouvelles. Je me suis demandé comment je pouvais ancrer/encrer de nouvelles pages là où je ressens ma vie ces derniers temps comme une frénésie chaotique, où la peur et le doute déséquilibrent chacune de mes pensées, de mes sensations, de mes réflexions, de mes désirs et mes plaisirs.
J'ai alors pensé à rédiger mes images mentales. Ce que j'appelle « les images mentales » provient de ma lecture d'il y a plusieurs années du roman Le non de Klara de Soazig Aaron, dont je mettrai ici prochainement l'extrait. Il s'agit chaque jour de photographier une scène, de retenir une « image du beau » de la journée écoulée. Je pratique très fréquemment l'image mentale, particulièrement lorsque les journées me semblent être un labyrinthe répétitif, je m'applique alors à retenir une image qui suspend le dédale.

Image mentale.


Dans le bus, il y a en face de moi de l'autre côté du couloir un jeune homme qui semble dormir. Sa tête inclinée repose dans sa main droite et contre la vitre. Je regarde avec attention son visage et il me donne l'impression de quelqu'un de doux, de calme et d'observateur. Je le trouve beau.
Je regarde ses cheveux. Je n'ai jamais compris comment il faut définir la couleur des cheveux, je mélange depuis toujours les termes car ils ne me parlent pas. Le concernant, je dirais que ses cheveux sont oranges, d'un orange qui a rencontré le feu, il y a un mélange de lumière et d'automne dans cet orange. Un moment, je le vois comme un bord d'océan : sa peau comme du sable et ses cheveux comme des reflets d'eau brillants.
Puis je remarque qu'il a des écouteurs dans les oreilles. Alors peut-être que ses yeux sont justes fermés d'un plaisir de musique. Je scrute ses paupières, sa main gauche reposée, pour voir si elles battent une quelconque mesure (j'aime particulièrement relever ces micro-mouvements lorsque les nerfs se connectent directement à la musique). Rien. Il doit dormir. Je me demande si la musique s'est intégrée à son rêve. Je rêve de son rêve.
Définitivement, je le trouve beau. J'ai toujours terriblement aimé regarder les gens dormir. Ils sont apaisés, et ils se laissent voir. Alors je regarde : son poignet droit rougi par la flexion et le poids de sa tête dedans, sa barbe de quelques jours (je cherche s'il y a des poils qui brillent orange), sa mâchoire fine et aiguë, sa façon de se coiffer par vagues, son cou enroulé dans une écharpe grise (j'aimerais beaucoup apercevoir sa jugulaire, mais l'écharpe la cache)...
Puis, les muscles de sa mâchoire se mettent à se contracter. Ça m'impressionne toujours lorsque quelqu'un-e présente ce geste nerveux sur le visage. Je souris, il me fait penser à mon chat qui gigote légèrement lorsqu'il rêve. Il contracte de nouveau sa mâchoire. Je me demande s'il fait un cauchemar.
Il ouvre les yeux. Un dixième de seconde il paraît hagard, j'aurais envie de lui parler doucement dans l'oreille pour l'atterrissage éveillé. Évidemment je l'observe toujours, plus que curieux de savoir quel est le regard de cet homme, si j'y perçois du cauchemar ou bien une symphonie lumineuse, fort probablement de la douceur mêlée à de la vivacité... Il lève sa tête et me regarde immédiatement. Et tout aussi immédiatement, je m'empresse de dévier mes yeux ailleurs. Timidité. J'ai perdu son regard.

Mais je retiens comme image mentale : le garçon orange qui dormait dans la musique.